Montanso (1/2) : Genèse de la société qui voulait contrôler la vie

Si Monsanto est aujourd’hui considérée comme une multinationale aussi tentaculaire que sulfureuse, il fut une époque où la firme encore discrète rêvait de posséder… la vie. Souvenir d’enfance de l’ogre de la biotechnologie agricole.

Depuis les premières traces de la culture de céréales domestiques (-10.500 ans avant J-C), les agriculteurs ont toujours conservé leurs meilleurs graines dans des jattes, des sacs ou des cuves, pour les semer l’année suivante, afin de toujours améliorer la qualité de leurs céréales. Le B-A BA de l’agriculture céréalière.

Mais en 1860, voici qu’un semencier de Brighton, le major Hallett a joué un drôle de jeu avec les paysans. Celui-ci mettait en garde ses clients céréaliers – ainsi que ses collègues semenciers – contre l’utilisation abusive de ses céréales dites « à pedigree », sous peine de sanctions sévères. Le marchand ne voulait pas que ses graines servent à plus d’un semi. En effet, comment prospérer dans le métier si, une fois un bon blé vendu, ces foutus paysans commencent eux-mêmes à sélectionner les épis les plus prospères sur leur terroir pour les ressemer l’année suivante, comme le faisaient leurs ancêtres ! Puéril major Hallett…

Puéril dites-vous ? Beaucoup l’ont pensé, jusqu’à ce qu’en 1908, le généticien George Harrison Shull comprenne la démarche du major anglais : une arme biologique capable d’empêcher les cultivateurs de garder les semences et de les réutiliser. Baptisée “hybridation”, un délicieux euphémisme, elle conduisit les agriculteurs à croire qu’en croisant deux plantes parentes éloignées, on créerait une “vigueur hybride” qui augmenterait tellement les rendements que la stérilité des graines de la récolte en serait largement compensée (extrait de la revue anglaise « The Ecologist »). Une idée qui fit froid dans le dos. Tellement que personne n’y a plus pensé. Jusqu’en 1998, aux Etats-Unis.

La boite de Pandore agricole

L’US départment of Agriculture a repéré une cette année-là une petite société de semence de coton, la Delta and Pine Land et plus particulièrement sa licence N° 5723765, nommée Technology protection system ; TPS pour les intimes, bientôt plus connue sous le nom de Terminator. Il s’agit, en toute simplicité, de vendre aux producteurs des plantes dont la descendance s’autodétruit. C’est à ce moment-là que Monsanto rentre dans la danse.

Le semencier US se battait depuis des années pour empêcher les céréaliers de replanter ses semences, leur faisant signer des contrats d’exclusivités aux chargés de promesses de procès et d’amendes records, mandatant la plus grande agence de détectives privés de l’Union, Pinkerton, pour traquer les agriculteurs contrevenant et les traîner devant les tribunaux. Mais rien n’y faisait, les habitudes ancestrales paysannes restaient plus forte que toutes les menaces. Sans parler des clients de la société, dans les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine, pour qui le risque Pinkerton, c’était du vent. Bon sang mais c’est bien sûr, se sont-ils dit, la solution c’est la technologie Terminator ! Développée uniquement pour des plantes non comestibles comme le coton et le tabac par Delta and Pine Land, quelle aubaine se serait de transposer la chose sur les graines alimentaires … Le 11 mai 1998 Monsanto récupère le brevet déposé par le ministère de l’Agriculture américain en rachetant la Delta and Pine Land, pour 1,76 milliards de dollars. Pour ce prix-là, et après avoir mis ses ingénieurs sur la transposition de la technologie vers les blé, orge, seigle, riz, avoine et autre soja, Monsanto envisage de mettre assez de semences Terminator sur le marché en quelques années, pour couvrir plus de 400 millions d’hectares !

Qui contrôle l’alimentation contrôle… la vie

« Terminator ne sert pas seulement à empêcher les agriculteurs de replanter les graines récoltées. Il est la “plate-forme” sur laquelle les semenciers peuvent arrimer les traits génétiques qu’ils possèdent, gènes brevetés de tolérance à un herbicide ou de résistance aux insectes, pour asservir les agriculteurs à leurs semences et à l’engrenage agrochimique. Terminator est la garantie que, même le cultivateur inventif du Brésil, pour accéder à ces caractères, devra payer chaque année. La cible de Terminator est, très ouvertement, le marché des agriculteurs des pays du Sud. Delta and Pine a clamé sa satisfaction, dès le premier communiqué sur le brevet TPS, de vendre à l’avenir ses variétés high-tech en Afrique, en Asie et en Amérique latine en toute “sécurité économique” », selon la biologiste et généticienne Ricarda Steinbrecher et le militant écologiste canadien, prix Nobel alternatif en 1985, Pat Roy Mooney.

Ce que Monsanto ambitionne de faire avec le développement du programme Terminator, c’est ni plus ni moins de prendre le contrôle de l’alimentation de l’ensemble des mammifères domestiques de la planète, l’homme compris, en l’espace d’une décennie ! Plus inquiétant encore à propos de cette arme de destruction massive de l’agriculture traditionnelle, selon nombre de biologistes, les gènes-suicides du Terminator pourraient infecter le génome de toutes les plantes cultivées aux alentours des plantations céréalières, y compris la flore sauvage. La stérilisation à terme de la flore…

Devant une levée de boucliers mondiale, Monsanto a assuré en 1999 que les graines Terminator ne seraient pas exploitées. La fin du cauchemar ? En 2006, la multinationale Monsanto déclarait (selon Greenpeace suisse) qu’elle « pourrait finalement développer cette technologie, pour des plantes non alimentaires comme le coton, le tabac, les plantes pharmaceutiques et le gazon » et terminait son inventaire par une phrase qui fait froid dans le dos : « et sans exclure d’autres utilisations à l’avenir »…