Jugement majoritaire : la panacée du vote politique ?

Depuis des décennies, les Français se sont habitués à voter pour leurs convictions au premier tour puis pour « sauver les meubles » au second tour. Et si une autre solution était envisagée pour départager les candidats aux grandes élections ?

En des temps anciens, il n’était point question de vote. Le sang bleu avait la garantie de succéder au sang bleu. Point final. Tu seras roi, mon fils. Et puis du sang a coulé, une Bastille sans grand intérêt stratégique a été prise et des têtes sont tombées. Et des voix se sont élevées pour que le peuple puisse voter pour désigner ses dirigeants. Tout cela a bien fonctionné, après les quelques retards à l’allumage des débuts. Longtemps, les Français se sont rendus aux urnes la fleur au fusil, fiers d’avoir enfin un rôle à jouer dans le grand jeu politique. Il y a eu des cafouillages, bien sûr. Des tricheries aussi mais globalement, l’affaire alla bon train. Jusqu’à un certain 21 avril 2002.

Ce soir-là, les électeurs effarés découvraient que le bon ordre habituel d’un candidat de droite et un de gauche pour le second tour de l’élection présidentiel avait été perturbé par un trublion à l’œil de verre et aux idées brunes prénommé Jean-Marie. Cataclysme national. La France, pays des Droits de l’homme, se retrouvait à deux semaines d’une possible bascule politique vers l’extrême droite. Heureusement, ce qui devait arriver arriva. Les candidats malheureux au premier tour engageaient vivement leurs sympathisants à voter républicain, donc pour le candidat du RPR, Jacques Chirac. Des gens de gauche votant massivement pour la droite. Un sacré coup de pied aux convictions, dicté par la crainte de voir bientôt des chemises brunes descendre les Champs-Elysées au pas de l’oie.

Un changement de paradigme venait de se produire. On ne voterait désormais plus pour ses convictions politiques au premier tour, mais « utile ». Le grand mot était lâché. Voter pour deux candidats acceptables dès le premier tour pour ne plus voir Le Pen pointer sa verve haineuse au second tour. Un coup de pied dans la fourmilière qui n’était pas du goût des outsiders, mais qu’y faire ? 2007 : gauche contre droite. 2012 : droite contre gauche. Puis arriva 2017. L’année des trublions de la politique.

Au premier tour, le favori dézingué par sa gourmandise financière, laissait le champ libre à des candidats improbables : Mélenchon-le-grognon, Le Pen-la-fille et Macron-le-jeune-premier. Et rebelote ! La famille facho revenait en deuxième semaine face à un jeune banquier aux dents longues. Alors forcément, comme on n’avait pas pu « voter utile » (ou stratégique) devant autant d’outsiders, il allait à nouveau falloir faire  un front républicain pour barrer la route au bleu Marine.

Les électeurs commencent à se dire – mais pas trop fort tout de même, des fois qu’on les entende – qu’il y en a marre de se faire berner par des politiques qui, une fois élus, ne représentent en rien ceux qui les ont élus, contraints par les circonstances et la peur de sombres lendemains. Mais qu’y faire ?

C’est simple, c’est juste mais est-ce envisageable ?

Deux hommes y ont pensé, dès l’après élection de 2002. Ils se sont appuyés sur les travaux de Borda, de Condorcet, et de Arrow sur le scrutin majoritaire (celui choisi en France pour nos grandes élections), qui arrivent à la conclusion que ce mode de scrutin donne des résultats paradoxaux. Ces deux hommes sont des chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) : Michel Balinski (mathématicien et économiste américain) et Rida Laraki (directeur de recherche au CNRS en informatique, au Lamsade). Leurs travaux reposent sur une théorie mathématique publiée dans le livre Majority judgment : measuring, ranking and electing (éditions MIT Press, 2011), qui livre au grand public ce que les scientifique connaissent depuis 2007 : le vote par « jugement majoritaire ».

Le jugement majoritaire est un système de vote dans lequel chaque électeur attribue à chaque candidat une mention «très bien», «bien», «assez bien», «passable», «insuffisant» ou «à rejeter». Le candidat élu est celui qui obtient la meilleure mention soutenue par une majorité. Au cas où deux candidats ont la même mention majoritaire, celui qui gagne est celui avec le plus d’électeurs lui attribuant strictement plus que sa mention majoritaire (pour en savoir plus sur le système, voir ici).

En résumé : un seul tour par élection et des électeurs contraints d’exprimer leur réelle perception des candidats en lice. Le seul écueil est celui du dépouillement mais avec l’arrivée du vote numérique dans les isoloirs, il sera assez simple de créer un logiciel fiable, capable de départager les candidats sans risque de bugs.

Il reste juste à convaincre les parlementaires comme le Conseil constitutionnel de valider ce type de scrutin. Et ça, ce ne sera pas une mince affaire, même pour les cohortes de Gilets jaunes qui sillonnent les avenues chaque samedi.