Fake news, fact checking : ne vous trumpez pas d’ennemi…

Dans un monde où toute parole prononcée, où toute ligne écrite, où tout cliché publié est mis en doute, qui peut se targuer de posséder les meilleurs outils pour trier le bon grain de l’ivraie sinon les journalistes professionnels ?

Récemment sur France Inter – une radio réputée sérieuse dans son traitement de l’information – était diffusée une émission traitant du sujet qui semble être très central ces temps-ci, les fake news. Et que disaient les journalistes qui avaient concocté les reportages ? Je vous le donne en mille : qu’il fallait faire attention à ce qui se disait dans les médias (d’information, s’entend). Pire, faisant intervenir des élèves d’une douzaine d’années, ce sont ces bambins qui accréditaient ou non les journalistes dans leur globalité, mis sur la sellette. Un peu comme si un groupe de chirurgiens disait aux patients poireautant dans la salle d’attente en vue d’un examen préopératoire : « Houlà ! Vous êtes sûrs de vouloir vous faire charcuter ? Non, parce que vous savez, les praticiens font vraiment n’importe quoi dans vos entrailles une fois que vous êtes sous anesthésie ! » Puis d’interroger des marmots jouant à « Docteur maboul » pour leur demander quel chirurgien est le meilleur dans ce CHU.

Depuis quelques années, depuis que leurs paroles et leurs écrits sont systématiquement flingués, les journalistes – notamment les journalistes français – sont devenus maîtres dans l’art de l’autodestruction. Il faut dire que les abus de certains sont difficiles à effacer. Des accointances d’une élite parisienne du journalisme avec des politiques de haut vol et des capitaines d’industrie (lire « Les nouveaux chiens de garde« , de Serge Halimi chez Raisons d’agir éditions) à l’interview bidon de Fidel Castro par PPDA, il y a eu quelques dérives assassines dans le milieu de la presse écrite, de la télévision et de la radio. C’est ainsi qu’allant de Charybde en Scylla, le métier de journaliste s’est fait drosser sur les rivages mortels de la vindicte populaire (lire ici), parfois à juste titre mais toujours du fait des écarts de quelques-uns qui ont pollué la vie de l’ensemble de la profession. C’est la sempiternelle histoire de la pomme pourrie dans le panier qui corrompt toutes les autres. Alors depuis, les pros de l’info ne cesse de de se flageller, battant leur coulpe quand les seuls fautifs de ces écarts, eux, se vautrent dans le luxe et la suffisance.

« Faites donc taire ces sales journalistes ! »

Cet état de fait sert bien le monde politique qui fustige chaque jour les journalistes, assurant qu’ils ne délivrent que mensonges sur ses actions pourtant si altruistes ; sert aussi très opportunément les grands industriels, banquiers et financiers, qui crient à la diffamation dès lors qu’une enquête trop poussée salit leur image si saine. Déstabilisés par des attaques de plus en plus violentes sur des enquêtes pourtant de plus en plus étayées, les professionnels de l’information peinent à redorer le blason de leur métier depuis plusieurs années déjà, passant sous les fourches caudines de leur lecteurs (téléspectateurs ou auditeurs) à la moindre virgule mal placée.

Et puis, comme si la méfiance grandissante des Français ne suffisait pas, voici qu’est arrivée une nouvelle mode, comme toujours débarquée de l’autre côté de l’Atlantique. Une épidémie plus dévastatrice que Justin Bieber, McDonald’s et Apple réunis : la fake news. Une manie née des tweets aussi compulsifs que ridicules d’un sale gosse au QI de donut, qui s’ennuyait avec ses milliards de dollars et qui a décidé un jour de devenir Président des Etats-Unis d’Amérique. Quoique criant à tout-va « America first ! », Donald diffuse mondialement sa haine de cette presse et ces journalistes qui osent analyser ses choix stratégiques comme la manière dont il gère ses affaires. Si l’on s’octroie de dire qu’une mode américaine devient française vingt ans plus tard, on doit accorder à Trump d’avoir boosté l’influence des USA sur la France. En deux ans seulement, sa décharge de haine envers la presse, exprimée en deux mots, « Fake news ! », a contaminé l’Hexagone.

Quelle opportunité pour nos « élites » ! On vote une loi anti-fake news bien opportune en période électorale – certains députés pensent que les médias pourraient faire de l’autocensure pour éviter de tomber sous le coup de la loi (voir ici) -, on met dans le même panier les journalistes professionnels détenteurs d’une carte nationale de presse et les haters des réseaux sociaux et, pire encore, on pousse à éduquer les plus jeunes sur la recherche de la fausse information plutôt que sur la quête de la vraie information (ça fait toute la différence).

Mat en trois coups ! Les journalistes et les supports sur lesquels ils travaillent sont discrédités pendant au moins deux générations. Plus qu’il n’en faut aux politiques de premier rang comme aux financiers de haut vol et autres grands industriels, pour aller au bout de leurs carrières sans ces cailloux dans leurs souliers, tous ces gens qui, comme le disait Albert Londres, « trempent la plume dans la plaie ».

Et la fake news maladie gagne du terrain dans l’Hexagone, fertilisant un sol déjà bien labouré par des années de mise au pilori des journalistes, pour préparer sous peu une belle poussée de « trumpisation » de notre société.

Photo de Donald Trump empruntée à « Planète campus »