Le loup, les brebis et le berger

Nous avancions dans les grands pierriers de calcaire sous la Tête du lac, dans le parc du Mercantour. Nous cherchions en vain un passage pour franchir un ravin de marne, particulièrement exposé. Les avalanches du printemps dernier avaient effacé le discret sentier. La seule perspective qui semblait s’offrir à nous et nos gros sacs de presque 20 kilos, était une descente de 500 mètres de dénivelé vers une passe supposée traversant un torrent, suivie d’une remontée de 700 mètres sur la rive opposée, dans un alpage très pentu et dépourvu du moindre sentier. Le tout dans un après-midi touchant à sa fin. La perspective ne nous réjouissait pas.

Nous en étions là quand il est apparu de l’autre côté du ravin. Silhouette noire précédée de deux chiens, noirs eux aussi. Pas un signe, pas un regard, pas un mot. Les formes noires se sont enfoncées dans le ravin de marne noire, avant de disparaître de notre champ de vision. Nous nous disions que si elles réapparaissaient sur notre rive c’était qu’un passage existait bien, qui avait échappé à nos recherches. La silhouette noire a surgi de l’agglomérat de bronze avant de filer vers le sud et un troupeau de moutons, tel un spectre rapide et léger.

Le passage secret emprunté, nous avons installé notre bivouac juste sous une crête, en vue d’une petite cabane de berger, visiblement occupée en ce début septembre. J’étais en train d’empiler quelques pierres pour poser notre réchaud quand, me retournant pour prendre une pierre plate, je tombai sur deux brodequins de cuir patinés par le temps et les éléments. Je levais la tête sur un jeune homme entrant dans la trentaine, qui me regardait sans dire un mot. Il portait un pantalon de toile très sombre dans lequel il flottait amplement et un pull en polaire noir, déjà bien usé. Son visage buriné à l’œil incisif était en partie caché par la visière de sa casquette de toile marron. Il s’agissait sans aucun doute de notre « spectre », arrivé sans faire le moindre bruit, encadré de ses deux chiens. Assis sur un monticule de pierres instables, il attendait que je capte son regard pour se manifester. J’avais devant moi la réincarnation en adulte du Lili des Bellons qui a éclairé mon enfance (mon adolescence et une partie de ma vie d’adulte), dans la prose aux effluves de pèbre d’ail du lumineux Marcel Pagnol.

Yo, car ce n’était pas Lili des Bellons mais Lionel de Saint-Auban, nous a parlé de son métier, de ses brebis à l’estive entre le lac d’Allos et Entraunes, de la solitude du berger en alpage. Du loup aussi. S’il n’a jamais vu le loup, il l’a entendu, de très près, un soir qu’il affrontait une longue nuit solitaire sans sa cabane du Mercantour. « Le hurlement est parti du grave vers l’aigu. Il était si près que tous mes poils se sont hérissés. Même si je me savais à l’abri, c’était comme une peur incontrôlable, surgie du fond des âges. Quel animal puissant… »

Il a aussi constaté les conséquences de la présence du loup, faites de brebis dévorées, de brebis mortellement mordues, de brebis aussi stressées que des soldats de retour d’Opex. « Les gens s’imaginent que pour nous, quelques brebis mortes ce n’est pas si grave puisque l’Etat nous dédommage pour chaque bête perdue. C’est vrai qu’on est bien remboursés mais qui nous paye les dégâts collatéraux ? Ceux-là ne sont jamais pris en compte ». Car lorsqu’un loup prélève dans un troupeau, ce n’est pas tant la mort de quelques brebis qui sont le vrai problème mais l’état dans lequel il laisse les survivantes. « Celles qui restent sont tellement stressées que les pleines avortent et celles qui doivent être prises par les béliers perdent toute fertilité. Dans tous les cas, ce sont autant d’agneaux et de lait que nous ne vendons pas, autant de perte catastrophique de revenu… »

Pourtant, il n’est pas pour l’extermination totale de ce prédateur originel, notre berger du Mercantour. « C’est sa nature, la chasse. Il est là pour ça. Mais c’est vrai qu’il faut que l’homme l’éduque à ne pas venir sur son territoire. Maintenant on fait ça comment ? Moi, je n’ai pas la solution et je ne pense pas que ceux qui passent leur vie dans des bureaux parisiens l’ont, la solution. »

Il les a quand même écoutés. Il a bien essayé le tir en l’air quand c’était d’actualité, Yo, mais le loup s’est rapidement aperçu que de ce bruit ne résultait aucune autre gêne que des acouphènes.

Même chose pour la lumière autour de la cabane, la nuit. « Tu mets des lumières et il attaque le jour ».

Quand on lui a dit qu’il fallait prendre des Patou, il en a pris un. « Un loup attire ton chien loin du troupeau en se montrant et quand le chien va vers lui, le reste de la meute en profite pour s’attaquer au troupeau laissé sans surveillance ». Il a donc pris deux Patou mais un matin, un loup avait tué l’un de ses chiens.

« Je l’ai remplacé par un Berger d’Anatolie. Il paraît que c’est l’un des chiens de berger les plus puissants au monde ». Nous l’avons vu son Kangal, lorsque nous hésitions devant notre infranchissable ravin. Une bête imposante qui, d’un simple regard, nous a dissuadés de descendre vers le troupeau…

Depuis l’adoption du Kangal, il n’a plus eu d’attaque mais pour lui, c’est plutôt  dû au fait que sur ce versant, le loup ne vient pas. Pas encore. Pourtant, Yo bouillonne en regardant son troupeau, juché sur un pied, nonchalamment agrippé à son long bâton de bois brûlé tel un berger Massaï. « Dans leur plan de prélèvement, ils tuent des solitaires. Une belle connerie ! Nous, on préfère avoir affaire à un loup solitaire qu’à une meute. Le solitaire va nous tuer une brebis et l’emporter pour la manger. Ça lui fera une bonne réserve de nourriture pour un bon moment et pendant ce temps, il nous foutra la paix. C’est sur les jeunes des meutes qu’il faut tirer. Les adultes leur apprennent à chasser et à considérer les troupeaux comme autant de garde-mangers. Ce sont eux qui tuent des bêtes, juste pour s’entraîner, sans les manger. Ce sont eux qu’il faut décourager ! »

Quand on l’écoute, notre Lili des Bellons du Mercantour, il paraît d’un coup bien complexe, le problème du loup…