Qui est l’humain ?

J’écoutais France-Inter au petit matin alors une intervenante vantait une avancée révolutionnaire dans le domaine de la petite enfance. « Nous avons appris aux tout-petits qui ne savent pas encore parler, à manifester leurs émotions par les gestes plutôt que par les cris ou les pleurs. (…) C’est formidable, les crèches qui les reçoivent ont vu leur bruit ambiant baisser de plus de 30% ! »

Et ça, c’est une « avancée révolutionnaire » ?

Donc, si l’on en croit cette dame qui croit en ses paroles, ce que des millénaires d’évolutions chez les mammifères n’ont pas jugés bon de modifier, quelques érudits de la petite enfance nés de la dernière pluie  – ou de l’avant-dernière, n’ergotons pas – viennent de décider de le jeter aux oubliettes du darwinisme. Finis les babillements, les cris et les pleurs pour premières expressions, effaçons de ces bouilles grimaçantes ces premières manifestations d’humanité au nom du confort auditif de ceux qui travaillent avec les plus petits. C’est quand même plus simple pour tout le monde, des mômes qui se tapent l’estomac quand ils ont faim, bavent quand ils ont soif et se frottent les yeux quand ils ont sommeil.

Au fait, l’absence de ces grossières tentatives d’expressions orales n’est-elle pas antinomique avec les prémices de la parole ? Parce que si la môman voyant son rejeton se frotter le ventre lui dit : « Oh, mais tu as faim mon chéri. Tu vois, je te comprends ! », est-ce que le marmot taiseux ne se dira pas que si se contenter de quelques gestes suffit, pourquoi aller plus loin dans le langage ? Darwin l’a dit : la fonction crée l’organe. Ce qui sous-entend que l’absence de fonction le fait disparaître, comme les branchies de ces poissons qui se sont un jour aventurés sur la terre ferme ont fini par se faire oublier. Bon, on n’en est pas là mais tout de même, on brûle sérieusement les étapes de l’évolution humaine, non…

C’est étonnant cette volonté d’effacer l’humain au prétexte de l’efficience. On a besoin de main d’œuvre qualifiée  dans l’industrie ? Arrêtons donc de proposer aux mômes, littérature, musique ou arts plastiques, et poussons-les vers des apprentissages manuels ciblés ! Après tout, qui est en mesure de lire en une vie tout ce qui a été écrit depuis l’alphabet cunéiforme ? Il y a bien assez de livres disponibles comme ça sur la planète… Même chose pour la musique ou la peinture. Il y a déjà tant d’enregistrements et de musées.

Mais le plus surprenant dans notre quête frénétique d’évolution toujours plus rapide, c’est qu’en même temps qu’on déshumanise l’homme au prétexte de l’augmenter, on rend les objets de plus en plus humains. Le lave-linge parle, le frigo commande les courses à notre place et le robot ménager mitonne seul des petits plats familiaux. Lors d’un récent salon sur la robotique industriel, j’ai été présenté à un robot dont l’herculéen bras de manutention était recouvert d’une peau caoutchouteuse qui lui permettait d’être sensible à l’effleurement, de façon à stopper son vigoureux mouvement si un voisin de chair et de sang entrait en contact avec lui. Certes, sa conversation était des plus ternes mais son « papa » ne désespérait pas de le doter rapidement d’une compréhension orale pour faciliter sa programmation.

Dernièrement, la revue La recherche a consacré un dossier aux robots combattants. Ouf ! On y apprenait que les militaires étaient réticents à l’idée de faire monter à l’assaut des soldats de fer et de puces. Une question de discernement. Comment faire réagir un robot au dilemme du sacrifice ou au choix ou nom de tirer sur des adversaires civils ? Un répit de faible durée quand on sait à quelle vitesse avance l’intelligence artificielle ; celle qui permet à la machine d’apprendre seule et de réorganiser d’une façon autonome ses programmes en fonction desdits apprentissages.

Si nos marmailles apprennent à ne plus s’exprimer par le son rassurons-nous, nos machines domestiques, elles, s’humanisent à la vitesse affolante de l’impulsion électrique…