J’aime la chasse…

J’étais en montagne. Beau temps sur l’Alpe, les pluies des jours précédents avaient redonné un peu de couleur aux versants. C’était un beau jour pour courir les bois. Moi qui ne suis pas un admirateur béat du plein été en moyenne montagne, j’avais du plaisir ce matin-là à monter dans la pente, sur une sente très escarpée. L’odeur des résineux réveillée par le soleil estival y était sans doute pour quelque chose.

Le calme du matin, quelques éphémères montant dans le soleil, les rayons rasants caressant les fougères autour de ce tronc tellement rongé par les xylophages que seule son écorce lui confère encore sa forme primitive.

Et soudain des craquements. Des branches qui claquent au-dessus de moi, le sol qui tremble très perceptiblement. Ca se rapproche, les vibrations sont plus violentes, les éclats sont encore plus nets, mais même en regardant du côté du bruit, je ne distingue rien. Pourtant le bois n’est pas si épais que ça…

Ils jaillissent d’un coup. Comme si un voile de décor de forêt se déchirait pour les laisser passer. Deux jeunes chamois adultes, se coursaient pour une raison qu’eux seuls connaissaient, sans me prêter la moindre attention. Ils sont passés à trois mètres de moi en coupant le sentier, pour s’enfoncer dans un bruit de fracas dans la forêt. Et plus rien. Comme s’ils n’avaient jamais existé. Une adaptation totale à leur milieu qui les rend presque invisibles à nos faibles acuités humaines.

J’ai continué mon chemin, le cœur battant un peu plus vite et cette image parfaite de la nature primitive gravée dans ma mémoire.

Et pourtant j’aime la chasse…

Pas celle de ces flingueurs prétentieux aux armes sublimes, s’alignant au bord d’un étang pendant que des rabatteurs font fuir le gibier jusqu’au dessus des bouches de leurs canons aux tirs parfaits. Pas celle non plus de ces tireurs habiles au massacre, qui fixent le gibier dans le faisceau d’un projecteur maintenu sur le toit de leur 4×4, pour remplir en douce les congélateurs de quelques restaurateurs peu scrupuleux sur la provenance de leur viande. Ceux-là ne méritent d’autre attention que celle du juge pour les uns. Pour les autres, je me prends parfois, honteux, à sourire quand ils se flinguent entre eux dans leur précipitation.

La chasse que j’aime est faite d’une longue traque du chamois dans les endroits les plus inexpugnables de l’Alpe, de ces bastions naturels qu’affectionnent ces grimpeurs magnifiques. Cette chasse-là se nourrit d’une bonne connaissance du milieu et des mœurs de l’animal, d’une patience de serval en action de chasse, d’une résistance totale à la marche en montagne et au froid, d’une capacité d’approche digne du meilleur traqueur Lakota. Dans cette chasse-là, si le chasseur réuni toutes ces conditions, l’animal a encore toutes ses chances d’échapper à la mort. Et s’il meure, c’est bien souvent sans se rendre compte de ce qui lui arrive.

Les bien-pensants secouent sans doute la tête de droite et de gauche avec une moue dégoûtée. « Comment peut-on aimer tuer un animal, quel monstre faut-il être pour faire ça ? »

Un homme, tout simplement. Un être humain qui ne s’extrait pas de la nature pour s’autoproclamer protecteur des vies si soyeuses et innocentes qui peuplent nos bois, nos prairies, nos rivières, nos mers et nos airs. Comme le disait un alpagiste de mes amis, « Bambi n’est pas gentil ». L’ours blanc qui mange ses petits non plus, pas plus que le moineau qui chasse impitoyablement le moindre intrus. Personne n’a élevé notre condition de prédateur sur cette terre à celle de gardien du temple. Le Bon Dieu n’a pas posé son index sur notre front pour nous marquer du sceau de l’être supérieur. Nous sommes des animaux, des super-prédateurs situés au sommet de la chaîne alimentaire. C’est dire si nous sommes tous des méchants !

Mais le super-prédateur se rassure souvent en désignant l’autre comme l’horrible. Et vas-y que je te fais une tartine de foie gras par-ci, que je te mitonne une escalope de veau à la crème par-là, que je t’ouvre quelques huîtres avec un bon petit muscadet frais comme il faut. Et tout en dégustant ces petites merveilles de la gastronomie, on fustige le chasseur. « Quoi le veau est un bébé ; comment ça on fait crever de maladie les oies et les canards ; qui dit qu’on s’empiffre d’huîtres vivantes ? Nous, mon bon monsieur, on est bien content d’avoir éradiqué l’ours, zigouiller le loup, fait passer le gypaète pour un voleur de bébés et fait fuir la queue entre les jambes le lynx. Non mais… »

C’est bien vrai, ça. Du coup, il n’y a plus un seul prédateur pour les grands animaux en France. Il faudrait une sacrée coalition chez les renards pour mettre au sol un grand cerf ! Et comme on a bien fait le travail, on a tellement dit pis que pendre sur ces salauds de chasseurs que les jeunes hésitent à deux fois avant de passer leur permis de chasse. Et aller, éradiqué aussi, le chasseur !

Sauf que dans certains secteurs, les grands animaux se font trop nombreux. Allez donc expliquer à un paysan qui voit systématiquement ses champs ravagés par des sangliers qui ne craignent plus l’homme, que tout ça est bien naturel ; expliquez aux jardiniers du dimanche que c’est beau, un gentil petit chevreuil qui vient jusqu’aux abords de la ville pour grignoter toutes les plantes de son jardin. Non, tout cela n’est pas naturel. Ce sont simplement des animaux en trop grand nombre qui vont chercher où ils peuvent leur pitance, rien de plus. Et comme aucun prédateur ne vient prélever dans les troupeaux les bêtes les moins adaptées à la vie sauvage et les malades, les dégénérescences sont légion en certains lieux et les maladies se propagent.

Il sert aussi à ça, le chasseur. A réguler à la place des prédateurs que nous avons éliminés, nous autres protecteurs autoproclamés qui ne supportons pas qu’un chevreuil ou un mouton se fassent croquer par un loup.

Alors oui, j’aime la chasse et l’action de chasse, la pêche et l’action de pêche. Elles nous replacent simplement au sein – et non pas au centre – d’une nature que nous n’aurions jamais dû quitter. Sans cette absurde prétention de se vouloir divins, nous aurions sans doute su la protéger en restant simplement… humains.