Un virus planétaire au développement programmé

J’étais attablé dans un bistrot de ma connaissance, devant un petit café matinal. Dehors, le temps maussade promettait une averse. Une de plus… Seul le barman devait l’attendre comme la promesse d’un troquet bien rempli.

A côté de moi, un client jetait un œil distrait sur son journal en croquant à pleines dents dans un croissant au beurre, égrenant du feuilleté sur un monde en miettes. Sous les gras détritus de la viennoiserie, il était question de l’Angola qui périssait lentement sous une gangue de boue d’hydrocarbure. Et en fond d’article, le journaliste posait la question de l’Homme, facteur premier ou nom de la destruction de la planète. Intéressante question.

C’est un fait que les usines polluent, les voitures fument et les ruminants en batteries lâchent des gaz à effets de serre. Sans l’homo sapiens-sapiens, cela ne serait sans doute pas. Sauf bien sûr si les fourmis, les chimpanzés, les dauphins, ou pourquoi pas les poulpes à l’intelligence remarquable, avaient pris ce terrain laissé vacant au sommet de la hiérarchie planétaire et s’étaient développés en toute liberté. Mais l’Homme a pris cette place de « roi de la montagne » et a fait selon son bon vouloir pour en arriver à ce qu’on sait. Ce n’est pourtant pas si simple…

Homo sapiens-sapiens n’est pas fatalement et « ADNnement » destructeur de son environnement.

Lorsqu’il est seul et livré à une nature dont il est partie intégrante, le bipède se tient tranquille. Il ne prélève que ce qui lui est nécessaire et parfois même, se fait prélever par d’autres chasseurs, quadrupèdes ceux-là. Un animal parmi les animaux. Rien de plus. Certes, à part quelques ermites par-ci, par-là, ou certains « bergers » corses tapis à vie dans un profond maquis pour échapper à la maréchaussée, les bipèdes solitaires ne sont pas légions. Mais c’est un fait, un homme seul ne fait de mal qu’à lui-même.

Une affaire de groupe, alors ?

Les Sioux et les Cheyennes ont-ils détruit les grandes plaines américaines ? Les Bushmen et les Aborigènes ravagent-ils les immenses territoires sur lesquels ils évoluent, chassent, cueillent ? Les indiens d’Amazonie massacrent-ils les forêts desquelles ils dépendent et les cours d’eau dans lesquels ils pêchent ? Les Massaïs rendent-ils impropre à toute utilisation la terre rouge d’Afrique de l’Est où paissent leurs étiques troupeaux ? Aucun exemple de destruction n’est recensé chez ces peuples aux Histoires singulières et riches.

Faux ! Et les Pascuans, allez-vous rétorquer. A juste titre, d’ailleurs. Oui mais…

Il y a une différence entre les premiers peuples mentionnés et les habitants de l’île de Pâques. Une immense disparité qui, peut-être, explique la déforestation maladive de l’île du Pacifique sud. Nos tristes Pascuans vivaient en un lieu cerné d’eau à l’infini et en un seul et même groupe, quand Lacotas, Mniconjous, Tupinambas, Jivaros, Agäw, Gisu, Warlpiri ou autres Aranda, évoluent sur leurs territoires par petits clans, tribus ou bandes. Certains sédentaires, d’autres nomades, mais tous en petites communautés. Et il semble bien que le petit groupe, comme le solitaire, s’organise pour impacter le moins possible la terre nourricière. Chez tous ces clans, dans tous ces villages, une philosophie basée sur le même principe de respect de la nature qui est un tout incluant l’Homme, est appliquée et respectée. Souvent étroitement imbriquée dans la religion du groupe, elle prône la règle simple qu’appliquent généralement l’ensemble des prédateurs – et même plus généralement les espèces vivantes de cette infime boule bleue naviguant dans l’immensité de la Voie lactée : « Ne prélève que ce dont tu as strictement besoin pour vivre et faire vivre les tiens. »

Mais alors, comment en est-on arrivé dans cette situation critique de sur-pollution et de génocide naturel ?

En regardant, depuis la baie vitrée de mon bistrot matinal, je voyais une pelleteuse s’affairer à casser un magasin existant pour en construire un autre au même endroit et de même dimension. Il y avait dans la rue, des passants pressés d’aller fabriquer, vendre, acheter… Consommer. Alors, en prenant une gorgée de café, j’ai cru comprendre – mais peut-être était-ce le café trop fort qui a fait dérailler mon cerveau surexcité – que le mal venait de la société. Cette entité tentaculaire est née du jour où… Du jour où un type a décrété qui serait roi et que pour se sentir plus fort, son armée, ses marchands, ses courtisans, ses fermiers, ses artisans et même ses va-nu-pieds, vivraient à ses pieds, dans une seule et même cité. Une question d’économie de moyens sans doute. Il est plus facile de surveiller l’ensemble de ses sujets confinés sous son château que de faire des tournées régulières pour prélever impôts, taxes et autre obole qui sont les seuls moyens de subsistance des rois et des seigneurs. La société était née et le sang du plus grand nombre pouvait abreuver les orgies des puissants désabusés. C’est ainsi que la société a corrompu l’homme, par le désir fievreux de posséder le confort de ceux du château. Plus de blé dans les réserves, plus de vins dans les tonneaux, plus de viandes sur les séchoirs, plus de femmes faciles et de serviteurs dociles, plus d’amis serviles… Plus d’or.

Et pour obtenir un château et des terres à perte de vue pour chacun, on a abattu des forêts, agrandi les troupeaux, construit des flottes entières pour que les pêcheurs ramènent plus de poissons et que les marchands aillent plus loin, sommé les paysans de produire encore et encore plus… On a fait la chasse à ces guenilleux qui vivaient en tribus ou en clans pour récupérer leurs terres sous-exploitées. Et puis on a inventé des machines pour travailler plus vite que l’homme et des carburants pour que les machines nouvelles travaillent plus vite que les machines anciennes.

Et maintenant qu’on savait produire en grande quantité et que les commerçants savaient parcourir la terre et les mers du globe en faisant fi des dragons du bout du monde, on a inventé la consommation effrénée. Achetez ce double-décimètre à vapeur, bien mieux que votre ancienne règle de bois. Et pourquoi ne pas faire partie des élites qui utilisent le double décimètre nucléaire… Ou l’I-phone 147 et son écran tactile bien plus tactile que les autres écrans tactiles bien moins cher ? Et d’ailleurs, soyez les premiers à le posséder. Faites la queue toute la nuit devant le magasin pour ça. Et tant pis pour les crétins qui ne pourront l’acheter que le premier jour de vente, mais en fin de journée. Vous, vous serez les premiers, l’élite, les seigneurs, les rois !

Ce n’est pas Homo sapiens-sapiens qui est destructeur. C’est ce que les sociétés ont fait de l’homme. Serait-ce à dire qu’il faudrait briser les sociétés humaines pour préserver la planète ? C’est un peu tard pour ça. Car la société a aussi créé la promiscuité, et chacun sait que quand les hommes et les femmes se rapprochent, il y a fatalement un foisonnement d’enfants qui arrive. Et les première sociétés ne datent pas d’hier… Il est trop tard pour briser la chaîne. Nous sommes bien trop nombreux sur cette trop petite planète pour ça. Il va falloir trouver autre chose. Sans doute produire encore plus mais mieux, appendre aux générations futures à moins consommer et à se contenter de l’I-phone 5, 6 ou 7. Pour nous, c’est cuit. Nous sommes tous des consommateurs effrénés, même si nous nous en défendons.

Mais au bout du compte, en réglant au comptoir mon café matinal, je me demandai si l’Homme n’était pas sur terre pour détruire, créer une extinction massive comme les glaces, les volcans et les météorites géantes l’ont fait par le passé. Et si l’Homme n’était qu’un agent destructeur de plus placé là par la nature pour favoriser un dessein connu d’elle seule, plus tard…

Sans l’Homme.