Un lopin de terre épargné

C’est une bergerie sous les pins.

Trois pièces et un débarras, d’épais murs de pierre, des fenêtres étroites pour garder le frais en été et la chaleur en hiver, un petit four à pain à quelques mètres de là. Et une citerne d’eau, en pierre elle aussi et au toit de lauses, accolée à un angle de la maison.

Devant la solide bâtisse, une courte clairière d’herbe verte, un pommier, un lilas. La maison est bien défendue par une armée de pins sylvestres, fidèles depuis des siècles, et par une gorge profonde au fond de laquelle coule un merveilleux torrent à truite, additionnant les petites chutes et les trous profonds d’une eau émeraude.

Il n’y a personne ici. Personne pour le citadin, car la frontière entre la clairière et la forêt ne manque pas de visiteurs. Au petit matin, des renards en maraude bravent la lumière du soleil naissant pour trouver pitance. Un lièvre y a ses habitudes dans la journée, ainsi que quelques grives musiciennes offrant leur concert quotidien et un ou deux chamois en vadrouille. Le soir, lorsque la lune prend possession du ciel endormi, ce sont les chevreuils et les sangliers qui sont les maîtres incontestés des lieux.

Ici, face au 2800 mètres imposants du mont Bégo et à deux pas de la vallée de Merveilles, il n’y a pas d’électricité. Le temps s’est arrêté à l’heure de la lampe à pétrole et de la bougie. C’est peut-être pour cette humilité humaine que le ciel nocturne accepte de dévoiler autant de joyaux étoilés. C’est beau, un vrai ciel étoilé. Même depuis le noir de nos sommets du Mont-Blanc, on n’en voit pas autant. Le peu de lumière montant de Chamonix suffit à effacer les astres les plus timides. Ici, rien ne les perturbe. Les étoiles les plus timorées ne craignent pas les animaux et les hommes qui s’éclairent à la bougie.

Monter vers cette terre épargnée se mérite. L’étroite route en lacets serrés et dépourvue de tout garde-fou, fait passer les images des « Convois de l’extrême » pour de gentilles excursions du troisième âge, et le chemin prolongeant la route n’a rien à envier aux tracés farfelus de feu le « Camel trophée ». Une grosse demi-heure de ce traitement et les muscles cervicaux du conducteur finissent tendus comme des cordes à piano. Puis on coupe le moteur sous les pins, on quitte la voiture pour marcher quelques mètres et… Tout est dit.

Le bonheur simple s’étend sous les yeux, le rustique banc de bois devant la bergerie devient confortable, la pompe à main pour faire venir l’eau dans l’évier claque comme un luxe suprême et le silence raisonne tout autour.

Tout est si simple, ici. On écoute des oiseaux qui ont tant à raconter, on réapprend la forêt, on accepte de partager l’espace avec quelques insectes, on coupe son bois de chauffage, on mange simplement. La journée, on peut randonner, champignonner, faire du VTT, pêcher à la mouche, ne rien faire. On lit beaucoup, aussi. Et on oublie les soucis quotidiens.

Mon oncle et ma tante, qui ont patiemment restauré cette bergerie des alpes du sud, pensent que lorsque tout ira encore plus mal dans le monde, c’est un endroit où l’on pourra encore vivre en paix. Ils n’ont sans doute pas tort.

Car ce coin-là voyez-vous, est un concentré de bonheur simple.

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