Toréer, à raison ou à tort

 

Fascination du cercle parfait sous un soleil implacable. Autour, le côté sol pour les pauvres, le coté sombra pour les riches, la classe moyenne s’installera dans le sol y sombra. Et tous, fortunés ou démunis, aficionados ou amateurs, auront le regard figé sur le centre de leur monde parfait du dimanche après-midi.

Au cœur de ce monde-là, il n’y aura pas de poussière car le sable est humidifié, il n’y aura pas de sang car le sable absorbera, il n’y aura pas de surprises car le sable est uniforme. Il n’y aura que la lutte symbolique du Bien et du Mal, de l’Homme intelligent et de la Bête cruelle, de la lumière et de l’ombre. Magnifique simplicité d’une parabole philosophique s’inscrivant dans le cercle idéal d’une arène.

A las cinco de la tarde, lorsque les hommes auront fini de parader en ors et en pourpre, la bête pourra faire son entrée, la corrida pourra commencer.

Ils se mettront à plusieurs pour tester le fauve. Celui-là est dressé depuis son enfance à charger l’homme, mais nul ne sait s’il encorne de droite ou de gauche, s’il saute au moment d’éperonner son adversaire, s’il est prompt à faire volte face, s’il est rapide et résistant. Alors peones et matador agiteront tour à tour leurs capes pour faire courir ces cinq cent kilos de muscles, d’os et de corne. Qui finiront par s’essouffler.

Mais la symbolique pourrait être prise en défaut à ce moment du combat. Que peut faire un homme de 75 kilos face à un tel monstre, même asphyxié ? Le mythe de David contre Goliath est biblique, le toréador est de chair et de sang… Les hommes à cheval, les picadors planteront donc quelques lances dans le dos de la bête pour la rendre plus docile, plus toréable, à la main du toréador. Puis on lui plantera trois paires de banderilles dans le cou, pour faire bonne mesure. Oh, bien sûr la bête sera en colère contre cette poupée aux habits ridicules qui lui fait subir une telle épreuve, bien sûr elle sera rendue folle par ces étranges envolées vocales lancées en chœur depuis les gradins. « Olé ! » gueulent-t-ils de toutes leurs tripes chaque fois que l’insaisissable pantin doré lui plante ses clous enrubannés dans l’encolure. Il aimerait bien monter là-haut, entre l’ombre et le soleil, histoire d’en encorner quelques-uns, mais il est si las. Maintenant, avec tout ce sang qui coule, qu’il serait bon de se reposer à l’ombre d’un bosquet, en Camargue ou en Catalogne ; de s’immerger dans l’eau fraîche d’un étang…

Mais l’autre agité se secoue avec sa cape absurde. La bête aimerait bien s’offrir les oreilles et la queue du toréador, mais lorsqu’on voit en noir et blanc, il est bien difficile de faire la différence, en plein soleil, entre le jaune d’or des habits de lumière et le jaune du sable… Faute de mieux, il y a cette cape au rouge contrastant, mais la maudite s’avère vide à chaque passage ! Et le monstre sanguinolent s’épuise et le sang s’écoule sur ses flancs poisseux et ses naseaux écument de la bave de l’usure et… Et c’est bientôt la fin, il le sent bien tant ses puissantes pattes sont maintenant engourdies.

Enfin. Si la poupée ridicule, en face, sait suffisamment manier l’épée, la fin sera rapide. Sinon, il faudra encore souffrir la gueule dans le sable brûlant et attendre que le verdugo vienne lui sectionner la colonne vertébrale à sa base. Et qui sait, si c’est un jeune émotif qui tient la courte épée, il faudra patienter encore pour que le puntillero l’achève d’un coup de son large poignard définitif.

La symbolique aura alors été accomplie. Le bon a triomphé du méchant, David a terrassé son Goliath et le peuple est heureux ; il y a une certaine justice en ce bas monde.

Barbare, odieux, abjecte ? Sans doute… Mais pas seulement.

« A la bravura du taureau répond le courage de l’homme et à la loyauté de l’homme correspond la noblesse du taureau », écrit Francis Wolff. Et dans l’arène, l’homme ne fait-il pas simplement ce qu’il sait faire de mieux, c’est-à-dire être un homme au plein sens du terme ? Les plus grands matadors diront que mieux vaut mourir debout que vivre à genoux, d’où leur goût pour ce combat ritualisé depuis des siècles. Peut-être…

Mais ce serait d’une incontestable noblesse si personne ne venait affaiblir la bête avant le combat décisif, si nul assistant ne veillait à distraire le taureau lorsqu’il devient trop menaçant pour son adversaire. Un combat mano a mano verrait sans doute un grand homme sortir de l’arène, poitrine gonflée, sous les « Olé ! » du public… Ou un animal simplement vivant quitter ce cercle de toutes les passions, pour vivre le reste de son âge dans les pâturages de Catalogne ou de Camargue.

Mais hors de la parabole de la corrida, dans les tréfonds obscurs des coulisses des arènes, le taureau vainqueur du torero est mis à mort d’un coup de pistolet pneumatique dans la tête… Peut-on parler alors de la vertu contenue dans la corrida, chevaleresque et aristocratique ?

Le débat reste ouvert…